Langue maternelle, langue étrangère et enjeux identitaires

Par : le 01/10/2012

En famille ou en société, nous baignons dans la langue. Voilà pourquoi la langue maternelle suscite bien des réflexions, surtout s’il arrive que nous en soyons privés. Même si la première langue parlée n’est pas appelée langue maternelle dans toutes les langues comme en français, celle-ci a un rapport très important avec la mère, souvent le premier objet perçu par le nourrisson. De fait, la langue maternelle apparaît  très tôt dans la vie : la voix de la mère est entendue et distinguée des autres dès l’état foetal. Il s’agit donc d’un véritable lien entre la mère et son bébé.

Ce lien vocal marquant la toute première des relations passe donc par le corps. Il est chargé de toutes les connotations affectives des premières interactions. C’est pourquoi Sinatra affirme :
„on ne peut pas retrouver son enfance sans la langue maternelle (…). On ne peut pas se couper de la langue maternelle sans se couper de l’enfance, et on ne peut pas s’y enfermer non plus, car ici véhiculent des signifiants, des premières sensations et des contenus pré-langagiers, comme les odeurs [et] les saveurs” (1999, p. 135).
Pourtant, nous ne pouvons ignorer la diversité des appellations de cette première langue. Alors en français, „langue maternelle” signifie-t-il „langue de la mère” ?

D’après Tobie Nathan,
„la langue dans laquelle un sujet a appris à parler n’est pas nécessairement liée à la langue de la mère (…), pas davantage à la langue du père” (1993, p. 19).
De fait, Nathan introduit une nouvelle notion : la langue-mère, celle dont dérivent toutes les langues ultérieurement acquises par un même sujet. Il souligne :
„La langue est un système culturel qui clôture, enveloppe le groupe social (…). On le sait : la langue est le bien le plus spécifique du groupe social et contient son âme, sa dynamique, sa créativité. De la même manière pour un individu, sa langue maternelle est le lieu d’où diffuse continuellement son sentiment d’identité” (ibid).
Par conséquent la langue, ou le langage, agit en tant qu’élement antifusionnel dans la relation mère-bébé. En effet, la langue formalise et sépare, par l’usage de vocables différenciés. Ceux-ci produisent de la séparation, et introduisent donc la dimension symbolique.

Si ce sujet a attiré notre attention, c’est qu’il existe très peu de travaux sur le lien entre langue étrangère et enjeux identitaires. Pourtant cette question se pose de plus en plus en Europe, avec l’ouverture des frontières depuis 1989, la mondialisation et les importantes vagues de migrations des vingt dernières années. Les travaux restent lacunaires et ne permettent pas la compréhension de ce sujet fascinant et mystérieux. Voilà pourquoi nous tâcherons ici d’expliquer, à partir de sources plurilingues – en français, anglais et hongrois -, quelques aspects  complexes des rapports entre la langue étrangère et le sujet.


Rédaction : Laura Tarafas, psychologue clinicienne (septembre 2012)

Références :
  • SINATRA, F. (1999) : „La figure de l’étranger et l’expérience de l’exil dans la cure” in Kaes, R. : Différence culturelle et souffrance de l’identité, Dunod, 2005, Paris
  • NATHAN, T. (1993) : „À qui appartiennent les métis ?” in La Nouvelle Revue de l’Ethnopsychiatrie n°21, p. 13-22, Grenoble, La Pensée Sauvage

Commentaires

Ajouter un commentaire

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.