La thérapie transculturelle à Ahuefa

Par : le 30/12/2011

Une forme de thérapie multiculturelle


Il s’agit de tenter ici de conceptualiser théoriquement le dispositif de médiation ethnopsychanalytique tel qu’il est pratiqué dans l’association Ahuefa. Pour ce faire, j’ai choisi de partir d’un distingo fait par Georges Devereux, qui est considéré comme l’un des fondateurs de l’ethnopsychanalyse. Celui-ci définit trois types de thérapies en ethnopsychiatrie :

Intraculturelle : le thérapeute et le patient appartiennent à la même culture, mais le thérapeute tient compte des dimensions socioculturelles, aussi bien des troubles de son patient que du déroulement de la thérapie.

 Interculturelle : bien que le patient et le thérapeute n’appartiennent pas à la même culture, le thérapeute connaît bien la culture de l’ethnie du patient et l’utilise comme levier thérapeutique.

Métaculturelle : le thérapeute et le patient appartiennent à deux cultures différentes. Le thérapeute ne connaît pas la culture de l’ethnie du patient ; il comprend, en revanche, parfaitement le concept de « culture » et l’utilise dans l’établissement du diagnostic et dans la conduite du traitement.


A ces trois types de thérapie, on peut ajouter un quatrième type :

Transculturelle : le patient, le thérapeute et l’équipe appartiennent à des cultures différentes. Le thérapeute ne connaît en général pas la culture de l’ethnie du patient ; il comprend par contre le concept de « culture ». Il est conscient de l’interaction qui existe entre les systèmes de pensée, et que cette interaction produit du transculturel. Le transculturel se situe ainsi au delà de la culture.

Si l’on essaie, au travers de ces quatre définitions, de qualifier la pratique clinique telle que j’ai pu l’expérimenter avec l’association AHUEFA, on peut commencer par dire que celle-ci n’est pas une forme de thérapie interculturelle. En effet, même si la psychologue, l’équipe et les patients sont de cultures d’origines différentes, ce qui correspond pour partie à la définition de la thérapie interculturelle, l’équipe ne connaît que rarement la culture d’origine de l’ethnie du patient, et a besoin de la participation de l’interprète, qui permet de créer un pont indispensable entre le ou les patients et l’équipe. A Ahuefa, la psychologue, grâce à sa longue expérience, mais aussi à ses origines africaines, connaît bien le fonctionnement de certaines cultures d’origines africaines. En revanche, elle connaîtra beaucoup moins – par exemple – la culture de tel ou tel patient d’origine asiatique ou océanienne. Ainsi, cette connaissance ne peut être qu’un « plus » sur lequel le processus thérapeutique ne peut pas s’appuyer de façon constante. Ce n’est donc pas cette connaissance marginale qui est utilisée comme « levier thérapeutique », pour reprendre l’expression de G. Devereux, et la pratique thérapeutique d’Ahuefa se rapproche plutôt d’une forme de thérapie métaculturelle.


Mais revenons à l’interculturel ; là où l’interculturel sépare les espaces en présence, le transculturel permet un passage. Le préfixe « inter » indique en effet le face à face, tandis que le préfixe « trans » qui signifie « de l’autre côté » marque le passage. A Ahuefa, cette fonction du passage est notamment permise par la présence d’un interprète, qui non seulement connaît la langue du patient, mais aussi sa culture et peut donc faire en faire ressortir certains aspects que le patient n’est pas toujours en mesure d’expliquer. L’interprète joue donc un rôle important à différents niveaux. Il ne s’agit pas ici seulement de traduire ce qui est dit, il s’agit sur la demande de la psychologue d’interpréter, de donner la signification de telle ou telle façon de faire, par exemple un rite pratiqué par le patient, et donc d’une part de comprendre le sens de ce qui est dit par le patient, mais aussi d’autre part de le restituer sous une forme qui permette la compréhension et l’élaboration par une équipe qui pense avec un des référentiels culturels différents. Dans le dispositif thérapeutique d’Ahuefa, on peut également constater l’utilisation de l’évocation d’images et de métaphores, qui permet un déplacement vers d’autres niveaux de pensée plus symboliques et imaginaires, et permet au groupe de se situer à un niveau métaculturel.


Ce déplacement vers un univers humain chargé de sens, au sein d’un ensemble d’individus qui se constitue en tant que groupe au fur et à mesure de la séance, est très important. A Ahuefa, il y a ainsi création d’une « plus-value » qui est caractéristique de la thérapie transculturelle.

Rédaction : Tanguy Bodin-Hullin, psychologue clinicien (décembre 2011 )
Références
  • Devereux G., (1983). Essais d’ethnopsychiatrie générale, Paris : Gallimard, coll. Tel.
  • Fermi P., (2004) « Que peut apporter l’ethnopsychiatrie au travail social ? » in Le lien social, n°696, 12 fév. 2004.
  • Moro M.-R., Beaubet T. (2009). Psychopathologie transculturelle, De l’enfance à l’âge adulte, Paris : Masson
  • Wikipédia : Article sur le transculturel.


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