La langue étrangère et la dynamique individuelle

Par : le 01/10/2012

Le rôle de la langue étrangère n’a jamais beaucoup attiré l’attention dans les psychothérapies dites ordinaires, c’est-à-dire intraculturelles. Cela est d’autant plus insolite que le père de la psychanalyse, Freud, était lui-même polyglotte, et traitait souvent des patients étrangers ou eux-mêmes polyglottes. Ce fut le cas de la fameuse Anna O., soignée par Joseph Breuer : elle préférait s’exprimer en d’autres langues que sa langue maternelle ( Freud et Breuer, 1908).

De fait, à l’exception d’un court chapitre dans La psychopathologie de la vie quotidienne (1901) où il aborde la question des lapsus en langue étrangère, Freud n’a laissé que peu de réflexions à ce sujet. Pour lui, l’interférence entre l’inconscient et la langue se présente dans les cas de lapsus, de rêves et des mots d’esprit. Les lapsus commis en langue maternelle se différencient de ceux en langue étrangère, où l’oubli d’un mot ou d’une expression est lié à notre degré de fatigue. Mais on y trouve le même mécanisme sous-jacent : dans l’un ou l’autre cas, l’oubli peut être motivé par le refoulement (ibid.).

Ce n’est qu’avec des patients bilingues et migrants que le psychothérapeute peut découvrir la dynamique intrapsychique liée à la parole. En effet, la migration crée une dynamique spécifique entre la langue maternelle et la langue étrangère : alors que la langue étrangère est celle de la société, la langue maternelle est limitée au domaine familial. Sinatra (1999) appelle la langue du pays d’accueil langue paternelle, la différenciant ainsi clairement de la langue maternelle, qui structure le sujet. Si la langue maternelle devient muette, le sujet risque de tomber dans une aliénation favorisée par la langue de l’autre. La deuxième langue acquise, que Sinatra appelle langue paternelle, ouvre vers l’altérité du sujet. Néanmoins, si la langue maternelle était reniée, la langue paternelle prendrait la forme d’une organisation défensive du sujet pouvant être une tentative de prendre de la distance avec une mère trop menaçante. Parler la langue paternelle exprimerait alors une quête du père, ce qui permettrait au sujet de prendre la parole. En réalité, cette langue paternelle donne la possibilité d’articuler l’identification. Le migrant se situe alors entre son identité d’origine et l’identité d’adoption. L’ambiguité identitaire est ici enracinée dans l’incertitude d’appartenance à l’un ou l’autre monde : celui avec qui le sujet a coupé les liens, et celui avec qui le lien n’est pas encore établi. Chez les immigrants de première génération, on constate même une identité flottante. Pour ceux des deuxième et troisième génération, il s’agit d’une identité adaptée, où le fait des origines est moins personnel qu’ancestral. Mais le parcours identitaire d’un exilé traverse des étapes différentes et se montre dynamique : il passe d’une errance volontaire à l’intégration d’une identité double. Étant donné que l’identification est la manifestation la plus précoce de sentiments envers l’autre (Freud, 1921), on en déduit que plus le migrant est jeune, plus l’identification au pays d’accueil a des chances de réussir. L’étape de l’identité errante se caractérise par une recherche exploratoire de modèles identificatoires. La deuxième étape quant à elle, l’identité double, réunit enfin les deux mondes.

D’ailleurs, en explorant le champ des identifications possibles, le mouvement d’errance identitaire traversé par les migrants peut amener à une identité potentiellement plus riche. Être hybride, le migrant doit parvenir à une double identification : à la fois avec le monde des origines, et avec le monde de l’adoption. Il faut donc opérer continuellement la réunification de ces deux mondes, dont les cultures et les langues sont parfois contradictoires. Si ce passage complexe nécessitant une maturation importante du sujet ne peut avoir lieu, deux variantes sont à envisager : l’assimilation, c’est-à-dire l’abandon de l’identité d’origine, ou la négation de l’identité d’adoption, qui caractérise les ghettos. Dans les deux cas, ce n’est pas une double identité qui se forme, mais une identité partielle.

Pour sa part, Coracini (2006) propose une approche plus souple, fondée sur des entretiens menés auprès d’étudiants polyglottes. Les sujets font en effet preuve d’une attitude différente vis-à-vis de leur langue maternelle, de la langue sociale officielle, et de la langue utilisée au travail. Coracini présente le cas d’un étudiant qui a élu la troisième langue apprise comme sa langue maternelle, c’est-à-dire qu’il la considère comme la plus proche de son identité, de son image de lui-même. C’est cette troisième langue qui a créé un sentiment de sécurité et rempli un vide de lui-même – travail pour lequel la langue maternelle, dévalorisée par la langue officielle, a jusque là échoué. La langue officielle quant à elle, a créé une image de lui-même négative, considérée comme éloignée du véritable soi. C’est un exemple de la confiance accordée à la langue de l’autre afin de tisser une subjectivité hybride :
„[Cela] nous permet d’affirmer que la langue maternelle n’est pas nécessairement la langue officielle du pays où est né l’individu, [et que cette dernière] peut ne pas représenter le lieu du repos, mais celui de la souffrance, du refoulement, de l’interdit. La langue maternelle est fondatrice de subjectivité, mais la subjectivité ne se complète jamais : elle subit des transformations importantes toute au long de la vie de l’individu, elle se constitue au fur et à mesure des expériences individuelles, qui sont toujours et nécessairement sociales (…). Les langues maternelle et étrangère ne sont jamais opposées ou indépendantes l’une de l’autre (…) : elles se croisent, se chevauchent, s’interconstituent pour constituer, former le sujet qui est toujours hybride, jamais achevé, jamais complet„ (Coracini, 2006, p. 56).
Cette relation complexe se manifeste également dans le contexte thérapeutique. La psychanalyste Fedida-Wolf (2005) considère par exemple que pour découvrir les processus psychiques d’un patient, l’analyse de la dynamique formée entre les langues est indispensable. Elle décrit le cas d’un bilinguisme psychotique, où le patient semble avoir oublié qu’il parle l’une des langues, notamment sa langue maternelle. En thérapie, il change de langue sans s’en rendre compte, comme les enfants en bas âge qui n’ont pas conscience de parler une langue étrangère. Chez les enfants, cette confusion n’est que transitoire, mais chez le patient de Fedida-Wolf, cela marque une régression importante. En effet ici, l’oubli et la confusion des langues sont liés à une figure maternelle menaçante et envahissante, avec laquelle le patient entretenait une relation oscillant entre amour et haine : il parlait français avec sa mère pendant sa petite enfance. Leur séparation définitive a crée une situation dangereuse : ayant vécu jusque là en Allemagne, il s’est retrouvé en France, pays d’origine de sa mère. Fedida-Wolf souligne que le bilinguisme et la psychanalyse sont si étroitement liés qu’ils reproduisent le symptôme l’un par rapport à l’autre.


Laura Tarafas, psychologue clinicienne.

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